Si d’aventure mon pâtissier décidait, comme ça, sans contrepartie, de me donner un petit gâteau de son cru chaque semaine, je considérerais que c’est un privilège.
Il ne s’agirait en aucun cas d’un droit, loin de moi l’idée de considérer ce fait, et si mon pâtissier lit ces lignes, je le prie instamment d’oublier séance tenante cette idée saugrenue…
Pourquoi cette énigmatique introduction ? Je trouve depuis quelque temps, dans certains ouvrages qui se targuent de prôner la parentalité positive, une idée nouvelle : le retrait de privilèges. On pourrait se dire, un privilège, c’est du superflu, en a-t-on
vraiment besoin ? En même temps si c’est un privilège, cela fait plaisir (faites marche arrière de quelques lignes, et si vous aimez les gâteaux…).
Il s’agit donc de retirer à l’enfant la possibilité d’un plaisir. Voilà une punition qui ne dit pas son nom, mais qui en est bien une. Avoir pour objectif de créer une situation de tristesse, de déception à l’enfant pour le faire avancer dans la direction que nous avons choisie pour lui, voilà quelque chose de très classique dans l’éducation traditionnelle.
Cela n’a aucune efficacité, comme tout ce qui blesse l’enfant [1].
Qu’est-ce qu’un privilège ?
Mais examinons ensemble si vous le voulez bien, ce que les auteurs considèrent comme un privilège. Car vous le savez, dès qu’il s’agit d’un enfant, notre échelle de valeur peut changer du tout au tout. Même s’il peut être reconnu juridiquement, je ne considère pas le privilège comme un droit. Quels sont donc les droits des enfants ? Bien sûr, je sais qu’il existe une convention des droits de l’enfant, mais à certains égards je la trouve insuffisante, pour ce qui concerne le sujet de la parentalité positive.
Accompagner un enfant, c’est se confronter continuellement à la question, est-ce normal de dire oui, est-ce normal de dire non ? Mais, en réalité, si nous nous posions plutôt la question : est-ce un désir ou un besoin de mon enfant (tout en considérant que les désirs et les besoins sont tout aussi importants les uns que les autres) ? Et, en ce qui nous concerne, quelles sont les diverses prérogatives que nous nous accordons au fil des jours ?
L’un des livres que j’ai lu parle de supprimer le privilège qui consiste à aller voir ses amis. Mais est-ce vraiment un privilège ? Pourrions-nous par hasard considérer cela comme un droit ? Si l’on m’empêchait de voir mes amis, je serais vraiment bouleversée. L’amitié occupe une grande place dans ma vie, et je ne suis pas étonnée que certains chercheurs aient constaté qu’elle joue un rôle dans le maintien de la santé aussi important que l’exercice physique. Priver mon enfant de voir ses amis est une atteinte à sa dignité et à sa santé physique et psychologique. Ce n’est en rien un privilège, c’est un véritable besoin, que nous pourrions considérer comme un droit. Car la possibilité d’ériger ce besoin en droit dépend de nous, les parents.
La famille, une zone de non droit
Malheureusement, la famille semble être une zone de non droit. Les enfants peuvent y être continuellement harcelés, blessés psychologiquement sans que personne ne s’en inquiète. C’est à nous, les parents, de comprendre que notre enfant a des droits et qu’ils vont bien au-delà de ceux qui sont énoncés dans la convention des droits de l’enfant.
Certains du reste sont plutôt des devoirs, le droit d’aller à l’école, par exemple, implique celui d’avoir la possibilité de ne pas y aller, alors que l’école est devenue une obligation pour la plupart des enfants des pays occidentaux. Un autre exemple est le droit à la liberté d’expression par tout moyen pouvant être utilisé par l’enfant. Mais cela comprend-il le droit d’exprimer ses sentiments et ses émotions ? Et d’avoir la possibilité d’être écouté ?
Les enfants ont en général une vision très lucide de leur situation : leur bien-être et leur liberté dépendent de nous. Ils apprennent assez vite ce qu’il faut faire pour combler des besoins que nous considérons comme des privilèges, et dont ils seront peut-être privés à ce titre. Mais est-ce juste ? Voici quelques témoignages de jeunes personnes sur la question des besoins et celle du statut des adultes par rapport au leur.
Paroles de jeunes personnes
Besoins et envies par Mila, 12 ans [2] :
« Nous les enfants : pas le droit de dire tes besoins, envies, faire tes choix, et ton avis concernant tes besoins n’est jamais juste, on pense toujours que c’est juste une envie et que tu es incapable de faire la distinction – mais l’institution papa maman comme la plupart des adultes aura le droit de prendre toute décision à ton sujet concernant tes besoins sans faire telle distinction entre ton besoin et leurs envies !
Un adulte pourra CHOISIR… sans qu’on lui demande de faire la distinction entre ses besoins et ses envies car le besoin adulte est d’avoir le droit de suivre ses envies, ses idées, d’avoir ses opinions individuelles !
[…]
Ce que je veux :
– Aller où bon me semble
– Choisir ce que je mange, bois, lis, vois, où et combien de temps je m’informe… Si je veux aller à l’école ou non et laquelle.
– Où je vis, avec qui ou même seule
– Divorcer de mes parents
– Avoir une propriété qu’on ne me prenne pas, y compris les cadeaux, car les cadeaux donnés à un adulte qui dépend sur d’autres avec qui il vit restent toujours sa propriété
Les adultes considèrent que ce sont des caprices tout en exigeant les mêmes droits pour eux… même pas: ils les considèrent comme allant de soi !!
AVOIR UN TRAVAIL et les mêmes réglementations, les mêmes droits, le même salaire que pour les collègues adultes de même expérience et compétences et que mon salaire soit MA propriété
Qu’aucun adulte n’ait de pouvoir sur MA propriété, mon salaire ou même mes consoles de jeu
Aucun sarcasme qui serait considéré comme impoli envers un adulte
Pouvoir m’inscrire à des distributeurs d’information (cybercafés et librairies) moi-même, sans signature d’aucun tuteur ! »
Alexandre, 10 ans [3] :
« J’aimerais bien que les adultes se disent qu’ils ont beaucoup de chance d’être adultes.
Là, j’aurais envie de me téléporter dans le temps, et je me téléporterais à vingt ans peut- être, vingt vingt-cinq ans. Parce qu’on a fini ses études déjà, et puis on peut commencer sa VRAIE vie, on va dire… En tant qu’enfant, je ne suis pas libre, je suis sous les ordres de mes parents. Je suis quand même un peu libre parce que j’ai le droit d’inviter des copains, j’ai quand même une petite vie personnelle… »
En lisant et en écoutant ces témoignages, je me reconnecte à l’importance de décider pour soi-même. L’autodétermination est source de créativité, de motivation, de plaisir de vivre, nous sommes loin du retrait de privilèges pour faire avancer les enfants. Ce sont les adultes qui sont les privilégiés dans l’histoire. Pour les enfants le simple fait de désirer peut donner prise à un chantage inutile : ce sera peut-être donnant-donnant, il ne suffit pas de demander, il faut aussi payer. Dans un tel contexte, demander devient une source d’angoisse… Et j’ai bien l’impression que cela le reste longtemps à l’âge adulte.
Alors, les punitions, sanctions, retraits de privilège démontrent une véritable incompréhension de ce qu’est la nature de l’enfant. Tout comme nous, il souhaite pouvoir prendre des décisions pour sa vie, être compris et être aimé avec tendresse.
C’est cela qui lui permet de devenir lui-même en toute sécurité !
Catherine DUMONTEIL-KREMER
[1] Voir à ce sujet le livre d ‘Alfie Kohn : Aimer ses enfants inconditionnellement, aux éditions l’Instant Présent.
[2] Tiré de Gamins, une revue confidentielle lancée par un groupe de jeunes personnes et qui n’a pas perduré.
[3] Tiré du documentaire Figure d’enfance, de Céline Thiau, les films du Balibari.






