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Parentalité Créative

L’argent de poche, début de l’indépendance financière ?

Gérer de l’argent est une affaire sérieuse qui devrait incomber uniquement aux plus grands, du moins c’est ce que nous croyons. Pourtant Barbara Coloroso, dans son ouvrage Le cadeau de la discipline personnelle [1], parle de donner des pièces aux enfants à partir du moment où ils cessent de projeter de les manger !

L’argent fascine les enfants, on peut l’échanger contre toute sorte d’objets et il semble provenir d’une source mystérieuse et intarissable : la banque. Le distributeur de billets toujours à disposition donne aux enfants une image bien étrange de nos revenus limités. Donner de l’argent de poche permet une première expérience de gestion d’un budget. Oui, mais combien donner ? Un euro par années d’âge et par mois, c’est une piste. Les enfants petits n’ont pas la notion du temps et il vaut mieux, me semble-t-il, leur donner la somme chaque semaine. À partir de douze ou treize ans, on peut faire évoluer le montant différemment et peut-être laisser un adolescent gérer le maximum des dépenses qui le concernent.

Dans notre famille, nous avons traversé pas mal de déconvenues avec l’argent de poche. Il était souvent perdu quand mes filles étaient petites, et finalement je crois que j’aurais dû attendre qu’elles en réclament pour leur en proposer régulièrement.

Cette somme versée était pour moi indispensable… Cependant, elle ne répondait pas à tous les besoins matériels qui se présentaient, elle était parfois très vite dépensée, et je refusais alors obstinément de donner un quelconque complément. Des avances étaient négociées, mais, la plupart du temps, elles venaient grever de façon dramatique le budget du mois ou de la semaine suivante. Nos revenus ont diminué et j’ai un jour cessé de donner de l’argent de poche à mes enfants, leurs grands-parents ayant pris le relais.

 

Avoir une somme d’argent régulière à gérer a des côtés très positifs, à la condition que nous ne nous en mêlions absolument pas. La liberté d’acheter ce que l’on veut, y compris ce que ne veulent surtout pas les parents, est essentielle. Il y a un autre volet que j’ai découvert au fil du temps : le fait de donner de l’argent est bien souvent lié à une condition et devient malencontreusement une récompense qui fait perdre à l’enfant toute dignité. il se transforme alors en petit mendiant séducteur bien malgré lui, à cause de nos manipulations inconscientes.

 

Voilà comment j’ai géré ce problème : je disais oui à toute demande qui me paraissait gérable pour le budget familial. Je n’attendais aucune gratitude, les enfants en manifestaient malgré tout souvent. Je considérais que mes filles faisaient partie de ma vie, elles étaient membres de ma famille, elles avaient comme moi des besoins et des désirs, le fait de les satisfaire quand mes revenus me le permettaient était une chose très naturelle. Dans certaines situations, je leur donnais une somme précise à gérer : si nous allions dans un parc d’attractions par exemple. J’ai remarqué que cela me donnait la possibilité de fixer rationnellement le montant que je pouvais consacrer à l’événement, et que mes enfants étaient plus attentifs à leurs dépenses. Quand je percevais une somme importante, je la répercutais en partie sur elles. Il est arrivé qu’à sept ans elles aient à gérer 150 euros chacune, par exemple.

Je trouvais intéressant qu’elles gèrent également la moitié de l’allocation de rentrée scolaire à partir de leur huitième année. Elles achetaient elles-mêmes leurs vêtements. Tout cela n’était surtout pas conditionné à des résultats scolaires par exemple, ou à des attitudes que je qualifierais de positives. L’argent donne une forme de pouvoir décisionnel que les enfants ont le droit d’expérimenter, et ce d’autant plus qu’il leur est interdit d’avoir un emploi, donc de gagner leur vie. Ils travaillent pourtant durement à l’école, mais cette tâche est la seule, semble-t-il, qui ne mérite pas de rétribution.

 

Les sentiments des enfants ne diffèrent pas des nôtres, et le fait de réclamer peut être vécu comme une humiliation régulière. C’est à chacun de voir comment gérer la manière de donner ce que nous pouvons considérer comme un dû. La plupart des enfants que je connais comprennent très vite ce que permet l’argent et échafaudent des stratégies pour en gagner. Ils se lancent dans une forme d’artisanat et en font commerce auprès de leurs amis et de la famille. Chaque chose a un prix et la vente se fait dans le but de concrétiser un projet plus ou moins réalisable : un petit garçon de ma connaissance fabriquait des marque-pages, qu’il vendait dans l’objectif d’acheter une maison et d’y vivre avec son amoureuse. À cinq ans, il avait déjà de grands projets. Certains effectuent de menus travaux pour le voisinage, d’autres soutiennent les entreprises familiales en participant à des tâches un peu exceptionnelles (coller des timbres sur un grand nombre d’enveloppes par exemple). En Allemagne, j’ai entendu parler de marchés destinés aux enfants qui veulent vendre leurs jouets et en acquérir d’autres.

 

En France, il est permis de travailler dès l’âge de 14 ans pour une durée n’excédant pas la moitié des vacances scolaires. Ma dernière fille a signé son premier contrat de travail à 14 ans, cela lui a donné beaucoup de confiance en elle et la possibilité d’avoir une certaine indépendance financière. Quand un enfant veut travailler dans le but d’atteindre un objectif, le soutenir dans la recherche d’un premier emploi lui donnera une expérience précieuse et réutilisable dans sa vie d’adolescent et de jeune adulte.

Les enfants ont besoin d’explorer le domaine de l’argent et de faire l’expérience de le gérer afin qu’il ne se manifeste pas dans leur vie comme un frein mais plutôt comme une source d’opportunités.

Quelques suggestions :

– Considérer que le fait d’avoir de l’argent à gérer est un droit de l’enfant qui devrait s’exercer en dehors de toute manipulation. Ne pas faire de l’argent une récompense, une carotte, mais un dû. Les cadeaux ne sont pas non plus des récompenses, ce sont des attentions.

– Offrir ou donner un porte-monnaie en même temps que la première somme d’argent.

– Permettre aux enfants de gérer de plus en plus l’argent que nous utilisons pour eux. Selon leur âge, les laisser faire leurs propres achats et en assumer les conséquences.

– Leur donner l’opportunité de faire les courses alimentaires de la semaine, cela oblige à compter quand on dispose d’une somme définie

– Leur parler de ce que nous gagnons, et de ce dont nous avons besoin pour vivre ensemble.

– Leur apprendre à faire les comptes, même sur de petites sommes

– Faire des listes de désirs pour chaque membre de la famille. Bien souvent, nos désirs évoluent lorsqu’ils sont pris en compte. Ces listes seront très utiles pour faire le choix d’un cadeau.

– Refuser ce qui n’est pas gérable pour vous sans aucun sentiment de culpabilité, apprendre aussi à dire « oui » avec joie !

– Aider les enfants, à partir du moment où ils le souhaitent et dès que cela s’avère possible, à travailler à l’extérieur de la maison.

– Leur ouvrir au plus vite un compte avec une carte de retrait.

– Travailler nos propres souffrances d’enfant en relation avec l’argent.

 

 

 

Catherine DUMONTEIL-KREMER

 

[1] Éditions Ex-Libris (1997)

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